OW 1

Oscar Wilde (1854-1900)
Incarcéré à la prison de Reading entre 1895 et 1897
Extraits de « La ballade de la Geôle de Reading » 

"Yet each man kills the thing he loves,
By each let this be heard,
Some do it with a bitter look,
Some with a flattering word,
The coward does it with a kiss,
The brave man with a sword!

Some kill their love when they are young,
And some when they are old;
Some strangle with the hands of Lust,
Some with the hands of Gold:
The kindest use a knife, because
The dead so soon grow cold.

Some love too little, some too long,
Some sell, and others buy;
Some do the deed with many tears,
And some without a sigh:
For each man kills the thing he loves,
Yet each man does not die.

He did not wear his scarlet coat,
For blood and wine are red,
And blood and wine were on his hands
When they found him with the dead,
The poor dead woman whom he loved,
And murdered in her bed.

He walked amongst the Trial Men
In a suit of shabby grey;
A cricket cap was on his head,
And his step seemed light and gay;
But I never saw a man who looked
So wistfully at the day.

I never saw a man who looked
With such a wistful eye
Upon that little tent of blue
Which prisoners call the sky,
And at every drifting cloud that went
With sails of silver by.

I walked, with other souls in pain,
Within another ring,
And was wondering if the man had done
A great or little thing,
When a voice behind me whispered low,
'That fellow's got to swing."


TRADUCTION

"Pourtant chacun tue ce qu’il aime,
Salut à tout bon entendeur.
Certains le tuent d’un oeil amer,
Certains avec un mot flatteur.
Le lâche se sert d’un baiser,
Et d’une épée l’homme d’honneur.

Certains le tuent quand ils sont jeunes,
Certains à l’âge de la mort,
L’un avec les mains du Désir,
Et l’autre avec les mains de l’Or.
Le plus humain prend un couteau :
Sitôt le froid gagne le corps.

Amour trop bref, amour trop long,
On achète, on vend son désir.
Certains le tuent avec des larmes
Et d’autres sans même un soupir.
Car si chacun tue ce qu’il aime,
Chacun n’a pas à en mourir.

Plus d’uniforme d’écarlate
Car rouges sont le sang, le vin,
Quand on le prit près de la morte,
Du sang et du vin sur les mains,
La pauvre morte qu’il aimait
Et dont il devint l’assassin.

Il marchait, habit gris râpé,
Parmi les Hommes en Procès,
Une casquette sur la tête.
Son pas semblait gai et léger,
Mais dans ses yeux ouverts au jour
Jamais ne vis tant de regret.

Tant de regret jamais ne vis
Dans les yeux d’un homme, levés
Vers la petite tente bleue
Qu’est le ciel pour les prisonniers,
Vers chaque nuage qui passe
Toutes voiles d’argent gonflées.

Parmi d’autres âmes en peine,
Dans l’autre cercle je marchais,
En me demandant si cet homme
Avait commis un grand forfait,
Quand une voix a dit tout bas :
« Ce gars-là va se balancer »."

 


JEAN ZAY

Jean Zay (1904-1944)
Incarcéré à la prison de Ruom le 7 janvier 1941
Assassiné le 20 juin 1944

" Dans la cellule ou derrière la palissade, on est seul en effet contre tous les autres, seul et séparé par un mur de cet immense grouillement d'hommes dont on a été brutalement retranché, de cette humanité remuante et libre qui semble vous avoir abandonné, vit sans vous, s'organise sans vous et agit sans vous, prenant tout entière figure d'adversaire. Son poids formidable pèse sur le toit de la prison comme un couvercle qu'elle ne laissera point soulever. Il faudra donc, pour résister, composer un monde à soi seul, retrouver en soi et cultiver toutes les sensations que vous procuraient naguère « les autres ». Ces « autres », égoïstes et lointains, c'est à vous maintenant de les abandonner, de leur prouver que vous pouvez vous passer d'eux et que vous les avez condamnés plus sévèrement qu'ils ne vous ont frappé." 

 


OW 2

Oscar Wilde (1854-1900)
Incarcéré à la prison de Reading entre 1895 et 1897
Extraits de « La ballade de la Geôle de Reading »

"For oak and elm have pleasant leaves
That in the springtime shoot:
But grim to see is the gallows-tree,
With its adder-bitten root,
And, green or dry, a man must die
Before it bears its fruit!

The loftiest place is that seat of grace
For which all worldlings try:
But who would stand in hempen band
Upon a scaffold high,
And through a murderer's collar take
His last look at the sky?

It is sweet to dance to violins
When Love and Life are fair:
To dance to flutes, to dance to lutes
Is delicate and rare:
But it is not sweet with nimble feet
To dance upon the air ! "


TRADUCTION

"Le chêne et l’orme ont un feuillage
Qui pousse au temps des primevères ;
Lugubre est l’arbre du gibet,
Racine mordue des vipères.
Mais sec ou vert, l’homme y mourra
Avant les fruits que l’on espère.

Là-haut est le siège de grâce,
Où tous nos efforts veulent tendre.
Mais qui, à la corde de chanvre,
Du haut d’un échafaud veut pendre,
Ou par le col du meurtrier
Veut voir en dernier le ciel tendre ?

Danser au son des violons,
La Vie et l’Amour sont précieux.
Au son des luths, au son des flûtes,
Danser est rare et délicieux.
Mais pas de douceur quand on danse
En l’air, d’un pied souple et gracieux."

 


ALBERTINE

Albertine Sarrazin (1937-1967)
Huit années en prison entre 1953 et 1964

"Puisque ne peux puisque ne veux puisque ne dois
Supprimer tout de bon le tyran mon semblable
A moi rivé tant que seront fortes les lois
Laissez moi échapper la dépouille innommable

Piétinez ce corps dont vous êtes les rois
Puisqu'il vous fut livré mais laissez moi capable
D'opposer cœur de haine et visage de bois
Je me confine en mes poisons au goût aimable

La nuit tourné au mur j'ignore vos œillades
En des rêves plus fous que vos rêves malades
Et j'ai tout le passé pour enchanter demain

O vous que je maudis comme Dieu que j'envie
Puissé-je voir ceux qui ont faussé mon chemin
Dans l'ombre vaste et dure ou vient mourir la vie." 

 


OW 3

Oscar Wilde (1854-1900)
Incarcéré à la prison de Reading entre 1895 et 1897
Extraits de « La ballade de la Geôle de Reading »

" That night the empty corridors
Were full of forms of Fear,
And up and down the iron town
Stole feet we could not hear,
And through the bars that hide the stars
White faces seemed to peer.

[...]

At last I saw the shadowed bars,
Like a lattice wrought in lead,
Move right across the whitewashed wall
That faced my three-plank bed,
And I knew that somewhere in the world
God's dreadful dawn was red.

[...]

We were as men who through a fen
Of filthy darkness grope:
We did not dare to breathe a prayer,
Or to give our anguish scope:
Something was dead in each of us,
And what was dead was Hope.

[...]

And as one sees most fearful things
In the crystal of a dream,
We saw the greasy hempen rope
Hooked to the blackened beam,
And heard the prayer the hangman's snare
Strangled into a scream.


TRADUCTION

[...]

"Ce soir-là, des formes de peur
Remplirent les couloirs déserts ;
Des pas glissèrent en silence
Dans toute la cité de fer ;
Près des barreaux, nuit sans étoiles,
Des visages blêmes guettèrent.

[...]

Puis je vis l’ombre des barreaux
Comme un treillis de plomb fondu,
Devant mon lit fait de trois planches,
Trembler sur le mur blanc et nu.
Et, sur le monde, la terrible
Aurore de Dieu répandue.

[...]

Comme des hommes qui tâtonnent
Dans l’ordure d’un marais noir,
Nous n’osions dire une prière
Ni montrer notre désespoir.
Une chose était morte en nous
Et cette chose était l’Espoir.

[...]

Comme on voit des choses horribles
Dans le cristal d’un rêve enfui,
Nous vîmes la corde de chanvre
Fixée à la poutre noicie,
Et le bourreau qui étranglait
Une prière dans un cri."

 


VERLAINE

Verlaine (1844-1896)
Incarcéré à la prison de Mons entre 1873 et 1875
Extraits de "Sagesse"

"Un grand sommeil noir
Tombe sur ma vie :
Dormez, tout espoir
Dormez toute envie !

Je ne vois plus rien,
Je perds la mémoire
Du mal et du bien....
Ô la triste histoire !

Je suis un berceau
Qu'une main balance
Au creux d'un caveau :
Silence, silence !"

 


OW 4

Oscar Wilde (1854-1900)
Incarcéré à la prison de Reading entre 1895 et 1897
Extraits de « La ballade de la Geôle de Reading»

"Like ape or clown, in monstrous garb
With crooked arrows starred,
Silently we went round and round
The slippery asphalte yard;
Silently we went round and round,
And no man spoke a word.

Silently we went round and round,
And through each hollow mind
The Memory of dreadful things
Rushed like a dreadful wind,
And Horror stalked before each man,
And Terror crept behind." 


TRADUCTION

"Singes, clowns, habits monstrueux
Marqués de flèches étoilées,
Nous tournions, sans fin, en silence,
Glissant dans le cercle asphalté,
Nous tournions, sans fin, en silence,
Sans qu’un seul mot soit prononcé.

Nous tournions, sans fin, en silence,
Et soufflait le terrible vent,
Dans l’esprit vide de chaque homme,
De ses souvenirs effrayants.
Car si l’Horreur rampait derrière,
La Terreur paradait devant."

 

XAVIER

Xavier / Anonyme

"Fantômes.

Les fantômes la nuit font revivre ces murs
Combien de désespoirs, de souffrances, et d'attentes
Dans ces pierres gravées depuis combien d'années
Combien d'hommes enfermés, de coupables et de purs
De famille brisées par une longue attente ?

Ils en ont vu ces murs divisant la prison
Ces murs ou sont gravés d'étranges souvenirs
Quand vient la nuit ils parlent, ils gémissent et il souffrent
Ils transpirent de haines et de lointains soupirs
Ils transpirent un parfum plus acre que le souffre

Treize mètres carrées forment une société
De quatre numéros sans personnalité
Treize mètre carres ou à quatre serrés
Il n'y a plus de place pour savoir espérer

Ces murs ont un passé, une histoire profonde
Un désespoir aigu gravé en chaque pierre
Un accumulation de haines et de frondes
Un condensé de fiel et une crasse fière."

 


OW 5

Oscar Wilde (1854-1900)
Incarcéré à la prison de Reading entre 1895 et 1897
Extraits de « La ballade de la Geôle de Reading »

" I know not whether Laws be right,
Or whether Laws be wrong;
All that we know who lie in gaol
Is that the wall is strong;
And that each day is like a year,
A year whose days are long.

But this I know, that every Law
That men have made for Man,
Since first Man took his brother's life,
And the sad world began,
But straws the wheat and saves the chaff
With a most evil fan.

This too I know - and wise it were
If each could know the same -
That every prison that men build
Is built with bricks of shame,
And bound with bars lest Christ should see
How men their brothers maim.

[...]

The vilest deeds like poison weeds,
Bloom well in prison-air;
It is only what is good in Man
That wastes and withers there:
Pale Anguish keeps the heavy gate,
And the Warder is Despair.

For they starve the little frightened child
Till it weeps both night and day:
And they scourge the weak, and flog the fool,
And gibe the old and grey,
And some grow mad, and all grow bad,
And none a word may say.

Each narrow cell in which we dwell
Is a foul and dark latrine,
And the fetid breath of living Death
Chokes up each grated screen,
And all, but Lust, is turned to dust
In Humanity's machine.

The brackish water that we drink
Creeps with a loathsome slime,
And the bitter bread they weigh in scales
Is full of chalk and lime,
And Sleep will not lie down, but walks
Wild-eyed, and cries to Time.

[…]

With midnight always in one's heart,
And twilight in one's cell,
We turn the crank, or tear the rope,
Each in his separate Hell,
And the silence is more awful far
Than the sound of a brazen bell.

And never a human voice comes near
To speak a gentle word:
And the eye that watches through the door
Is pitiless and hard:
And by all forgot, we rot and rot,
With soul and body marred.

[…]

And all men kill the thing they love,
By all let this be heard,
Some do it with a bitter look,
Some with a flattering word,
The coward does it with a kiss,
The brave man with a sword !" 


TRADUCTION 

"Je ne sais si la Loi a tort
Ou si la Loi est équitable ;
En prison on sait seulement
Que le mur est infranchissable ;
Que chaque jour est une année
Dont les jours sont interminables.

Mais je sais que la Loi conçue
Par l’homme pour l’homme, depuis
Qu’un homme osa tuer son frère
Et que ce triste monde vit,
Jette le grain, garde l’ivraie
Dans le fond de son van maudit.

Je sais aussi - il serait sage
Que chacun en soit informé -
Que les prisons bâties par l’homme
Sont de briques d’iniquité,
De barreaux pour cacher au Christ
L’homme par l’homme mutilé.

[…]

The vilest deeds like poison weeds,
Bloom well in prison-air;
It is only what is good in Man
That wastes and withers there:
Pale Anguish keeps the heavy gate,
And the Warder is Despair.

Parce qu’ils affament l’enfant
Effrayé, pleurant jour et nuit,
Flagellent le faible et l’idiot,
Raillent le vieux aux cheveux gris,
Certains deviennent fous ou pire
Et cela sans qu’un mot soit dit.

La cellule étroite où l’on vit
Est latrine obscure et souillée ;
Le souffle puant de la mort
Obstrue la lucarne grillée ;
Et tout est réduit en poussière
Dans la machine Humanité.

Ils nous donnent une eau saumâtre
Troublée de limon répugnant ;
Un pain dur, lourd de craie, de chaux,
Que l’on pèse soigneusement ;
Le Sommeil, hagard, ne dort pas,
Il marche en implorant le temps.

[…]

Minuit au coeur dans la cellule
Sombre, nous tournons le foret,
Nous rompons la corde en étoupe,
Chacun dans son Enfer privé,
Et le silence est plus affreux
Que la cloche d’airain sonnée.

Et jamais une voix humaine
Ne nous dit un mot d’amitié ;
Car l’oeil derrière le judas
Reste sévère et sans pitié.
Là nous pourrissons dans l’oubli,
Le corps et l’âme saccagés.

[…]

Pourtant chacun tue ce qu’il aime,
Salut à tout bon entendeur.
Certains le tuent d’un oeil amer,
Certains avec un mot flatteur,
Le lâche se sert d’un baiser,
Et d’une épée l’homme d’honneur."